mercredi 22 mars 2017

Souvenirs de lecture 43 : Agnès Karinthi



Souvenirs de lecture 43 : Agnès Karinthi

Nous avons tous de ces lectures qui nous ont profondément touchées, qui sont comme des madeleines de Proust : on se souvient d’où on était quand on les lisait, du temps qu’il faisait. Il m’a semblé intéressant de savoir quelles lectures avaient marqué les auteurs que nous lisons et en quoi elles avaient influencé leur désir d’écrire. Aujourd’hui c’est Agnès Karinthi qui me fait l’honneur de répondre à mes questions. Je la remercie pour son temps précieux, sa gentillesse et sa disponibilité.


LLH : Quel livre lu dans votre enfance et adolescence vous a le plus touché et pourquoi ?
Mon goût pour la lecture est étroitement lié à ma mère et ma grand-mère maternelle. Ce n’est pas très étonnant, quand on sait la vénération de mon entourage pour mes ancêtres écrivains. J’ai un souvenir très vif de mes premières années et du rituel de la lecture du soir. Avec mon frère nous partagions la même chambre. Ma mère (ou ma grand-mère lorsqu’elle était en visite à la maison) s’asseyait sur une chaise équidistante des deux lits d’enfants et nous lisait à voix haute. Je me vois encore, aussitôt ma mère installée, prendre une deuxième chaise et m’asseoir à ses côtés. Elle poursuivait alors l’histoire en soulignant chaque mot de l’index de la main droite et je suivais ainsi le texte des yeux. La légende veut que je me sois mise à lire toute seule vers l’âge de quatre ans, à haute voix, enfermée dans les toilettes. Je ne m’en rappelle pas, mais c’est possible !
La culture hongroise est très implantée dans mon éducation. Je me suis volontiers laissé guider dans mes lectures. Un roman de mes années primaire me vient en premier lieu à l’esprit. Un bijou de la littérature hongroise ; par chance pour le lecteur francophone, il est traduit en français. Il s’agit de Les gars de la rue Paul de Ferenc Molnàr. Une fresque sociale du début du XX° siècle, sur fond de rivalité entre deux bandes de garçons. J’ai lu de nombreux autres romans hongrois au cours de mon enfance et mon adolescence ; deux d’entre eux ont une place de choix dans ma bibliothèque d’aujourd’hui et il m’arrive encore de les relire. Ils ne sont pas traduits en français.

Parmi mes lectures adolescentes francophones relues en boucle, je pense à deux romans très différents : Le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas et Racines d’Alex Haley.
Le dénominateur commun entre ces différents ouvrages est sans doute l’injustice. Cette thématique a toujours fortement stimulé ma fibre empathique pour l’être humain !
Plus que le style, c’est l’intrigue des romans qui a su captiver mon âme de jeune lectrice. La qualité de l’écriture n’a pris d’importance à mes yeux que bien plus tard. Question histoire, j’ai eu rapidement une prédilection pour les portraits réalistes. Les preux chevaliers portant secours aux princesses en détresse ne m’ont jamais fait autant vibrer que Zola, Maugham ou Dickens et plus tard, Tolstoï, Styron ou Steinbeck. Les destinées humaines, petites ou grandes, sont aujourd’hui encore ce que je recherche en priorité dans un texte.


LLH : En quoi ces livres ont-il eu une influence sur votre désir d'écrire ?
Excellente question…
J’ai commencé à écrire en 2004, suite à une rupture professionnelle, dans le cadre d’un atelier d’écriture où une amie m’a entraînée. Jusque-là, je ne savais pas que j’avais envie d’écrire. Les fantômes de mes aïeux ont-ils tenté de m’en détourner ? Peut-être. Toujours est-il que dès les premiers mots couchés sur le papier, j’y ai pris goût. Je n’ai jamais arrêté d’écrire depuis.
J’ai aujourd’hui des dizaines de nouvelles à mon actif, stockées dans mon ordinateur. Toutes tournent autour de la psychologie humaine. Mes lectures de l’enfance y sont certainement pour quelque chose ! Tous les destins méritent qu’on s’y arrête. Comme il est plus facile de raconter la vie riche et palpitante des millionnaires que le destin laborieux des femmes de ménage, mon esprit de contradiction me pousse à évoquer surtout ces dernières. Le citoyen moyen, de manière plus générale. Les petits détails du quotidien, ceux qui pimentent notre vie… ou pas, mais qui, à coup sûr, la rendent unique.
Quatorze appartements en est également une illustration. J’ai tenu à prendre comme socle de mon histoire la vie d’un immeuble. Pour peu qu’on y prête un peu attention, on y trouve un bouillonnement d’idées, de points de vue, de tranches de vie qui, toutes, sont passionnantes ; il suffit de garder un esprit ouvert et de s’intéresser à son prochain.

LLH : Quelles sont vos dernières lectures coups de coeur ?
Je viens de faire le tour de ma bibliothèque et je constate avec satisfaction que je lis beaucoup de bons livres. Je remarque aussi avec un plaisir tout particulier que parmi eux, il y en a écrits par des écrivains de renommée internationale et des auteurs publiés dans de petites maisons d’édition. N’ayons pas peur de découvrir des livres en dehors des sentiers médiatiques !
Par ordre alphabétique des auteurs, je citerai, parmi mes belles lectures des deux dernières années :
-       Ladyboy de Perrine Andrieux 
-       Retour à Killybegs de Sorj Chalandon
-       Le couloir de la mort de John Grisham
-       La petite femelle de Philippe Jaenada
-       Mémoires d’un porc-épic d’Alain Mabanckou
-       Qu’importe le chemin de Martine Magnin
-       Le garçon de Marcus Malte
-       Les naufragésde la salle d’attente de Tom Noti
-       Electre à la Havane de Leonardo Padura
-       Victor Hugo vient de mourir de Judith Perrignon
-       Le dernier lapon d’Olivier Truc 
Dans mon Top 3, je place les ouvrages de Marcus Malte, Sorj Chalandon et Martine Magnin. J’ai été particulièrement séduite par la beauté des textes et l’intérêt des sujets traités.
L’imbrication de l’histoire dans l’Histoire renforce bien sûr la qualité des deux premiers romans. Le garçon est une fresque sociale éblouissante des trente premières années du XX° siècle en France ; Retour à Kyllibegs plonge le lecteur dans l’Irlande en ébullition et décrit de manière percutante les mécanismes de déchéance de l’IRA. Apprendre en lisant, quoi de plus passionnant ?
Mais qu’elles soient petites ou grandes, les destinées individuelles sont toujours riches en enseignement – enseignement de la vie plus qu’apprentissage historique, souvent. Si elles sont traitées avec ce qu’il faut de finesse psychologique, le lecteur ne peut qu’être séduit. C’est ce que j’ai ressenti en lisant Qu’importe le chemin.de Martine Magnin. Le roman traite d’un sujet de fond : les difficultés de parents qui doivent envers et contre tout accompagner dans sa vie d’enfant puis d’adulte leur fils toxicomane. Ce n’est ni un sociologue ni un psychiatre qui écrit ; l’auteure témoigne de son vécu personnel ; elle le fait avec dignité et humour. Cet essai est une véritable leçon de vie.


Biographie

Agnès Karinthi est née en France en 1969, mais son berceau familial est la Hongrie, Budapest précisément, où son grand-père et son arrière-grand-père sont de célèbres écrivains (Ferenc Karinthy et Frigyes Karinthy).
Ne jamais suivre la trace de ses aïeux… Elle a bien essayé, en embrassant une carrière scientifique. Mais toujours un livre dans une main. Et les années passant, un stylo dans l’autre.
Ingénieure de formation, elle accompagne aujourd’hui les entreprises à la prévention des risques professionnels, un métier qui la passionne. En parallèle, elle dévore roman sur roman et elle écrit.
Elle habite à Lyon entourée de son mari et de ses trois enfants.

Bibliographie :
2017 : Quatorze appartements, L’Astre Bleu Éditions, collection Hélium

Distinctions :
Concours de nouvelles courtes de Ceraf Solidarité 2015 : attribution d’un accessit pour sa nouvelle « Pow-wow à la harissa » ;
Concours de nouvelles France Philippe 2015, catégorie Adultes de la médiathèque de Feignies : premier prix pour sa nouvelle « Au bord du ruisseau ».
Son site internet :

Sa page Facebook :

Encore un grand merci à Agnès Karinthi pour sa gentillesse et sa disponibilité. Je vous invite à découvrir Quatorze appartements, l’excellent premier roman d’Agnès.


lundi 20 mars 2017

Café Krilo



Café Krilo de Baptiste Boryczka chez Lemieux Editeur


Ce sont le Danemark et l’Europe du futur que nous décrit Boryczka. Nous sommes à Copenhague, plus exactement à Vesterboro, au cœur du quartier rouge. Le Danemark, comme le reste du continent, est gangréné par les dictatures religieuses. Ici ce n’est pas l’islamisme qui est en cause, mais les religions chrétiennes qui avec l’armée ont mis l’Europe sous une chape de plomb.

Le café Krilo, autrefois centre de la contestation et du syndicalisme, n’est plus. De nombreuses descentes militaires violentes ont eu raison du bel espoir qu’il représentait pour les opposants au régime. Dans ce royaume du Danemark où il y a bien quelque chose de pourri, trois jeunes danois, chacun en danger pour des raisons bien différentes, devenus amis, ont racheté l’immeuble, ou plutôt ce qu’il en reste. Ils occupent chacun un étage de ce taudis avec le secret espoir de redonner vie à ce lieu mythique qu’était le café Krilo.

« Comme bien souvent, le métro ne remplit pas sa fonction première. John renonça à attendre et se mit à marcher vers la ville. Une heure trente lui suffit pour rejoindre son appartement. Il était situé à Vesterbro, en plein cœur de la vieille ville. John aimait particulièrement ce quartier, certes quasiment inhabité, mais riche en traces du passé. Il s’amusait souvent à dire qu’il serait un jour le dernier habitant de Vesterboro. Comme beaucoup de jeunes de sa génération qui avaient choisi de rester en Europe, John n’avait pas d’argent, pas d’enfant, pas d’avenir. »

John, Lotte et Mark, les trois personnages principaux se sont trouvés car bien que très différents, ils ont chacun des personnalités très mal vues par le régime en place. John est professeur, chercheur et homosexuel. Lotte, elle est mécanicienne, elle a son propre garage, est très indépendante. Mark quant à lui est ouvrier et syndicaliste. Tous trois bien qu’hésitants sur la conduite à tenir : partir pour vivre mieux comme tant d’autres qui ont quitté cette Europe décrépite pour les cieux plus souriants de l’Asie ou de l’Afrique, ou rester et résister de l’intérieur pour soutenir la résistance qui s’organise de l’extérieur.


Dans son premier roman, Korzen, Baptiste Boryczka nous décrivait une ville imaginaire de l’Europe du Nord, véritable pays de cocagne vers laquelle de nombreux migrants convergeaient. Une ville qui peu à peu se laissait tenter par les idées populistes et racistes. Café Krilo est en quelque sorte la suite de ce premier roman. Il nous montre ce qu’est devenue l’Europe suite à la montée de ce populisme et l’avènement de la dictature religieuse. Un roman noir, glaçant mais que l’humour noir de l’auteur parvient à alléger. Un roman d’actualité alors que les populistes remportent les élections aux Etats-Unis et en Europe. Il y est question d’espoir. Nos trois héros restent car ils ont l’espoir chevillé au corps que les choses peuvent changer. Ils n’ont pas abdiqué. J’avais beaucoup aimé Korzen, à sa sortie, mais je trouve que Café Krilo est encore plus abouti. Baptiste Boryczka est un auteur à suivre.