dimanche 17 juillet 2016

Deux pièces



Deux-pièces d’Éliette Abécassis édité par le groupe Prisma dans la collection Incipit



Deux-pièces est le deuxième livre que je découvre de cette collection. Le but de cette série est de confier à un auteur un moment de l’histoire pour qu’il en fasse une fiction, qu’il exprime son ressenti par rapport à cette période. Avec ce texte, c’est du lancement du bikini, ce maillot de bain très audacieux pour l’époque, dont il est question. Éliette Abécassis, nous décrit avec ses personnages les origines de sa créations, les réactions qu’elle a entraînées. Une histoire qui va bien plus loin que ces deux petits bouts de tissu.


Nous sommes en 1946. La France comme le reste du monde panse les blessures infligées par la deuxième guerre mondiale. Le monde a besoin de revivre. C’est dans ce contexte qu’a lieu à la piscine Molitor, à Paris, un défilé présentant les nouvelles collections de maillot de bain. C’est lors de ce défilé que Louis Réard, ingénieur, a décidé de présenter un maillot de bain révolutionnaire. Un maillot qui mettrait en valeur le corps de la femme, le libèrerait de ses carcans d’un autre âge. C’est le choc, une vraie "bombe anatomique".


« Un maillot qui fit frémir l’assistance, lorsqu’elle vit défiler la jeune femme qui l’arborait du haut de ses 20 ans. Un parfum de scandale envahit le jury, et l’on entendit murmurer, à droite et à gauche : quelle horreur ! quelle indécence ! ou encore quelle surprise ! Du jamais vu dans le milieu de la mode . Du jamais porté dans celui des maillots. Des petits triangles reliés par un cordon laissaient apparaître presque tout le corps féminin. »

Deux personnes assistent à ce défilé. Deux amoureux que la guerre a séparés et qui ne se sont pas revus depuis : Gaby et Antoine. Émus par leurs retrouvailles, ils ne portent finalement qu’un intérêt tout relatif à cet événement. Ils se parlent, se racontent, évoquent la manière dont ils ont vécu la guerre. Enfin, surtout Antoine, beaucoup plus disert que son amie. Antoine, réfractaire au STO qui a rejoint la résistance et qui admire profondément le Général de Gaulle. Gaby, elle , se sent plus proche des milieux communistes. Mais elle ne dit finalement que peu de choses sur ce qu’elle a vécu pendant ces six ans de guerre. On sent qu’elle a subi quelque chose de terrible dont elle a du mal à parler, quelque chose qui l’a marquée au fer rouge.

La création du bikini a été un événement dans l’histoire de la mode. Un acte de résistance face au totalitarisme de la bien pensance. Pour les femmes, ce maillot se voulait un moyen de s’affirmer, de se libérer de ses carcans, d’assumer son corps, de vivre pleinement sa féminité. Certes, mais donnait-il réellement la liberté aux femmes, ne les enfermaient-ils pas dans une autre forme de totalitarisme, n’allaient-elles pas subir le diktat du corps parfait ?

Deux-pièces est un court récit romancé passionnant qui nous décrit parfaitement tous les enjeux de cette période de reconstruction et de libération. Comme les autres ouvrages de cette collection on y retrouve à la fin une partie documentaire. Je souhaite longue vie à cette collection dont les deux ouvrages que j’ai lu m’ont passionnés.


samedi 16 juillet 2016

Chaque seconde est un murmure



Chaque seconde est un murmure d’Alain Cadéo aux éditions Mercure de France


Iwill a dix-neuf ans le jour où il devient un homme. La mutation s’est faite d’un seul coup, brutalement dans la douleur. C’est dans la tôle froissée et dans le sang qu’a éclos cet homme que nous découvrons. Dans cet accident, il a perdu son amour, la seule personne (à part sa sœur) qui le comprenait, qui l’aimait pour ce qu’il était.


Du jour au lendemain Iwill a tout quitté. Quittant le monde des hommes, des concessions, des apparences pour celui de la route. Il marche sur les sentiers, arpente les chemins, sa vie est dans le mouvement. Il ne s’arrête que de temps en temps, pas longtemps, juste pour se reposer. Le rythme de son cœur s’est calqué sur celui de ses pas et sur celui des mots, ces mots qu’il décompose en lettres, tant il a de mal à les prononcer, Iwill est bègue.

« Le seul métronome qui calme vraiment mon coeur c’est la cadence de mes pas sur des routes sans fin. »

Un jour, les pas d’Iwill l’emmènent à Luzimbapar. Un coin perdu, retiré. Il y fait la rencontre de Laston, homme au sourire permanent, accompagné d’une meute de chiens féroces. Laston le conduit chez lui. Iwill fait la connaissance de Sarah, sa femme, plus jeune que son hôte. Iwill s’installe pour quelques jours. Sarah lui offre un  livre de comptes vierge sur lequel il a pour mission d’écrire sa vie. Il ne pourra repartir que lorsque le cahier sera entièrement rempli. Iwill est perdu. Il ne sait que penser de ce couple. Entre la bonhommie de Laston, l’attirance qu’il éprouve pour Sarah, il ne se sent pas libre. Ce lieu au nom aux consonances exotiques, est-il une oasis sur son chemin ou une prison dorée ? Quelle serait la réaction des chiens s’il décidait de partir sans avoir rempli sa mission ? Le mettraient-ils en pièces ? Comme Shéhérazade dans Les contes des milles et unes nuits, sa vie ne dépend-t-elle que des ses mots ?

J’avais découvert, l’année dernière la plume d’Alain Cadéo. J’avais été charmé par la musique de ses mots et la profonde humanité qui ressortait de son roman Zoé.  Aux mêmes causes, les mêmes effets, j’ai encore une fois été transporté par la petite musique de l’auteur, par ses personnages à la marge du monde mais d’autant plus humains. Par Iwill, cette homme détruit par la perte de son amour, par sa volonté (will en anglais) de rester debout, en mouvement pour ne pas mourir, pour vivre au rythme de ses pas, au rythme des ces mots qui le fascinent. Amoureux des mots, de leur musique je ne peux que vous recommander ce très beau livre. Quant à moi, j’attends avec impatience le prochain Alain Cadéo.

« Ne rien attendre... C'est difficile, pour nous qui avons un pied dans la matière et un autre déjà dans le vide.
Il reste si peu de choses dans le creux de notre dernier lit. Ça ne pèse pas bien lourd, un crâne et ses millions d'images sur l'oreiller d'une agonie.
Et dans chaque être, aussi petit soit-il, il y a pourtant, je vous le jure, ce qui ressemble à l'infini. »
« Sacré Laston ! Son rire, face à mes petites phrases sèches et inaudibles, est comme un bâton de vanille dans un verre de bile. Il a le chic pour me refouler en selle. L'humain c'est formidable. Ça a beau être pourrissant, corrosif, destructeur, hystérique, parfois ça badigeonne la vie d'une grand coup de tout neuf. Et rien qu'avec un rire, ça vous glisse une image digne de tout l'Himalaya , ça vous recapitonne le moral de neige toute fraîche, un vrai bain de jouvence, un truc à ressusciter les morts. »

« Mais enfin ça ne veut rien dire, la liturgie des couples est toujours un mystère et leurs messes ont pour les autres, l'énigmatique valeur de sacrements intraduisibles. »

Vous retrouverez ici ma chronique sur Zoé : http://leslecturesduhibou.blogspot.fr/2015/02/zoe.html